Galerie Hervé Bize 17-19 rue Gambetta 54000 Nancy France T 33 (0)383 301 731 - F 33 (0)383 301 717 Du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h


Hervé Bize a ouvert la galerie en février 1989, à l’âge où d’ordinaire l’on est encore étudiant (22 ans), ce qui fait de lui, selon l'expression du critique d'art Philippe Piguet, le “plus jeune des vieux marchands français.”
Située dans le centre historique de Nancy, à quelques pas de la place Stanislas, la galerie occupe la quasi-totalité des espaces d'un très ancien magasin de musique crée en 1820 par une dynastie de luthiers internationalement connus, les Jacquot.
Des travaux furent entrepris en 1994, lesquels sont à l’origine de la découverte de fresques Art nouveau qui s’offrent au visiteur dès qu’il franchit la porte.
Ce décor a été exécuté par Auguste Ramel, peintre décorateur lié aux principaux créateurs de l'Ecole de Nancy dont l'architecte Emile André, auteur quant à lui de la façade vitrée donnant sur la rue Gambetta.
Si la galerie a longtemps privilégié la production d’expositions au détriment de participations à des foires, elle a néanmoins pris part à la FIAC à Paris à six reprises (entre 2000 et 2015) mais aussi aux autres grandes foires internationales telles qu'Art Basel à Bâle en 2010, The Armory Show à New York en 2012 et 2013, Frieze New York en 2015 et 2016, Art Los Angeles Contemporary en 2016.
Depuis 2009, la galerie représente l'Estate d'André Cadere et travaille sur tous les projets concernant son œuvre (expositions et catalogue raisonné).
Hervé Bize est aussi un spécialiste de l'œuvre de François Morellet dont il suit le travail depuis la fin des années 1980.
Auteur de nombreux textes et entretiens, Hervé Bize a publié en 2004 et 2005 deux livres aux Editions Cercle d’Art; une monographie consacrée à Jean Hélion et un ouvrage sur le mouvement DADA.
Il a également édité, de 1993 à 2008, le journal trimestriel Art & Aktœr dédié à l'actualité de l'art contemporain dans le Grand Est.
Hervé Bize a été nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et Lettres en 2012.




Thus Hervé Bize opened his art gallery when he was 22 years old, an age people usually dedicate to school.
The gallery is located in central Nancy, close to the historical “place Stanislas”. Between 1989 and 1992 there was only one room dedicated to the exhibitions, but nowadays, the gallery owns several rooms opening directly on a yard. In 1994 a renovation work revealed frescos from the “Art Nouveau” period.
The gallery first focused on the organization of shows before being part of the famous Parisian art fair FIAC, for the first time in 2000. These last years the gallery took also part in Art Basel, The Armory Show, Frieze New York, artgenève and Art Los Angeles Contemporary..
Moreover the gallery represents the Estate of André Cadere since 2009 and works on exhibitions projects as well as the catalogue raisonné. Hervé Bize is also working closely with François Morellet since the end of the Eighties. Hervé Bize also writes many interviews and texts. Two books written by him have recently been issued by the Editions Cercle d’art : one about the French artist Jean Hélion and one dedicated to the DADA movement.
He published from 1993 to 2008 Art & Aktœr, a quaterly newspaper dedicated to art events in East of France and Luxemburg too. Hervé Bize has been awarded Knight of the Order of Arts and Letters in 2012.




"Hervé Bize, 20 ans de passion pour l'art contemporain", par Marion Demonteil (réalisé le 6 avril 2009)

Marion Demonteil : Etudiant en droit, artiste, fondateur d’une biennale à Nancy et enfin galeriste à 20 ans, un parcours atypique ?

Hervé Bize : Au regard de ce qui arrive aujourd’hui, où en terme de parcours les choses semblent un peu plus normalisées, peut-être l’est-il en effet ? Cela étant, je pense que les parcours de tous les galeristes sont de fait assez originaux. Le mien, en tout cas la décision d’ouvrir une galerie privée, a été effectivement précoce. Cette volonté, plutôt cette envie, s’est manifestée très vite mais elle découlait de mon souhait de mettre un terme à mes études supérieures. Déjà lycéen, je “m’ennuyais” et je crois que j’étais déjà un peu atypique...
Mon passage en droit a été furtif (rires) et il n’avait été motivé que par une éventuelle piste pour devenir commissaire-priseur mais j’aspirais à m’affranchir des contraintes, alors ce cadre et les difficultés que j’aurais sans doute rencontrées pour entrer dans une étude (financièrement parlant) m’ont dissuadé. Après, l’ironie c’est que le milieu des ventes publiques est revenu dans mon champ presque naturellement !
J’ai coutume de dire que ce qui m’a amené à la galerie a constitué une suite d’événements très rapprochés, des “accidents” au sens étymologique du terme (des choses qui surviennent).
Mon travail plastique personnel, ma réflexion autour d’une oeuvre d’art, comment elle se pense, se construit et se matérialise, m’ont guidé dès mes débuts. Bien sûr, au fil des rencontres, des découvertes, mon regard s’est aiguisé puisque tout cela s’est produit de manière autodidacte. Les deux biennales (BAC), produites en 1986 et 1988 avec très peu de moyens, m’ont conforté dans l’idée que je devais m’investir dans la diffusion de l’art contemporain et le crédit que ces manifestations ont suscité, d’abord auprès des artistes, m’a permis, lorsque l’idée d’ouvrir une galerie privée (après un bref épisode associatif) s’est formée, de ne pas démarrer sans avoir déjà une idée relativement précise de la manière dont je voulais travailler.
J’ai su très vite, que pour être pertinente, cette galerie, située en province et qui plus est dans une ville qui n’a jamais brillé pour son intérêt pour l’art moderne et contemporain, ne devrait absolument pas être une succursale d’une ou plusieurs galeries parisiennes, mais bien être maître de son “destin” en proposant des projets inédits. Pour ce faire, j’ai eu la chance d’investir un local étonnant, celui que j’occupe toujours aujourd’hui, lequel est de façon récurrente le point d’achoppement de chaque exposition que je propose, en connection la plus étroite possible avec les artistes, dans le cas des projets monographiques.
Très vite, même si les moyens de communication n’étaient pas ceux dont nous disposons aujourd’hui — je me revois pianotant sans cesse sur ma machine à écrire électronique (rires) — je savais aussi qu’il me fallait trouver des contacts extérieurs à la région, de façon à constituer un réseau le plus large possible, en France et à l’étranger si possible. Il eut été impossible d’envisager de faire fonctionner la galerie avec des soutiens locaux ou régionaux qui étaient et restent encore, vingt ans après, extrêmement rares. Je ne me l’explique d’ailleurs pas vraiment (!), mieux vaut ne pas trop s’apesantir sur ce point.


M.D. : Ton attachement à l'art, cette véritable passion, où trouve-t-elle ses racines ?
H.B. : Oui en effet, étant donné le fait que cela représente déjà, comme quelqu’un me l’a fait remarqué en visitant la dernière exposition, la moitié de mon existence, on peut parler de passion. Comme toutes les passions, elle est envahissante et cela signifie que les périodes de décompression sont rares. La mutiplicité des tâches rend passionnante ce métier mais elle implique une énergie considérable, ainsi que des facultés d’adaptation et de réaction.
En fait, tout a commencé lorsqu’adolescent, je m’étais mis — c’était à la “mode” je crois — à rechercher mes ancêtres. J’ai toujours aimé l’histoire et donc j’envoyais des courriers un peu partout dans les mairies pour retrouver leurs traces ou me rendais même parfois dans les salles de consultation des archives du département.
Chez mon grand-père maternel, la présence d’un portrait et de quelques gravures m’avaient toujours intrigué et j’ai pu reconstituer partiellement le parcours d’un ancêtre qui fut portraitiste et paysagiste au XIXème siècle. J’ai eu très vite la certitude que ce portrait n’était autre qu’un autoportrait. Cette découverte m’a incité, presque du jour au lendemain, à prendre moi-même couleurs et brosses et c’est ainsi que tout a débuté.
J’ai revisité les différents courants qui se sont succédés depuis la fin du XIXème siècle (j’ai découvert avec beaucoup d’intérêt le “Journal” d’Eugène Delacroix) et avais l’ambition de parvenir à construire quelque chose qui me serait propre.


M.D. : Aujourd'hui, tu travailles avec des artistes de renommée internationale, mais tu es également auteur et collectionneur. Peut-on dire que tu es une personnalité « spéciale » dans le milieu des
galeries ?

H.B. : J’ai toujours souhaité embrasser simultanément plusieurs champs ; effectivement écrire m’a très vite taraudé aussi et cela me semblait indispensable pour contribuer à l’approche des artistes qui m’importaient. Je ne sais, ce n’est pas à moi de dire, si je suis si différent de mes confrères, en tout cas je n’ai jamais cherché autre chose qu’à porter un regard, le plus attentif possible, à des démarches plastiques qui m’intriguaient, me donnaient la conviction qu’il fallait s’en approcher et essayer de les suivre au fil du temps.
Ce qui fonde peut-être une partie de ma personnalité, c’est de m’être attaché dès mes débuts à des artistes appartenant à des générations différentes. Aller tant frapper à la porte de François Morellet que d’artistes plus jeunes mais néanmoins déjà ancrés dans un positionnement et un contenu.
Mon âge ne m’autorisait peut-être d’ailleurs pas une autre perspective mais je tenais à échanger avec des personnalités fortes avant tout ; les questions plus formalistes ne sont pas négligeables mais je n’ai jamais été, comme la plupart des artistes avec lesquels je travaille, assujetti à cela.
Ecrire, éditer ou coéditer m’ont donc paru souhaitables pour compléter mes activités. Cela a pu se traduire très différemment soit en écrivant pour des revues ou des catalogues, soit par des projets plus ambitieux, l’édition pendant quinze ans d’un journal trimestriel, Art & Aktoer (créé avec une poignée d’amis), ou bien la publication de deux ouvrages consacrés à Jean Hélion (artiste dont l’oeuvre m’a fait entrer dans l’art contemporain) et un autre au mouvement DADA.
La collection c’est autre chose. Des objets aux statuts et formes multiples (jusqu’à l’imprimé, les livres me passionnent) se sont regroupés, me sont parvenus par des biais différents ; j’aime cette idée que des oeuvres trouvent une destination au gré d’événements qui m’apparaissent parfois surprenants, comme si ceux-ci vous étaient finalement (pré)destinés. En 2000, j’avais montré dans la synagogue de Delme, seul centre d’art de la région, une partie de cette collection mais ce choix fut dicté par le lieu et les circonstances de l’exposition.


M.D. : Tu travailles avec des artistes confirmés comme avec de jeunes artistes. Pourrais-tu nous raconter comment tu as tissé des relations avec les artistes ? Comment les as-tu rencontrés ; comment ces collaborations évoluent-elles ?
H.B. : Comme je l’ai dit plus haut, j’ai affirmé dans mes choix et mes contacts avec les artistes la volonté de porter un regard sur leur travail avec mes “armes”, ma singularité mais en ayant la volonté de faire un travail de fond, dans la durée. Avec le recul, je crois que je me suis tenu à cela et même si quelques-uns de ces échanges ont pu s’interrompre durant ces vingt ans, ces collaborations qui sont devenues pour certaines des amitiés très fortes ont toujours été développées en ne perdant pas de vue ce principe qui m’a conduit à proposer au public, averti ou non, des rendez-vous réguliers avec ces artistes, soit de manière monographique, soit dans le cadre d’expositions thématiques ou collectives. Il faut, en fonction de chaque démarche, tenir compte des conditions dans lesquelles celle-ci se developpe, des aléas de chacune de nos existences, essayer de maintenir le contact, les liens et toujours trouver le moment opportun pour concrétiser un projet. C’est ce que j’ai fait l’an passé en présentant à la FIAC au Grand Palais un ensemble de nouvelles oeuvres d’Emmanuel Saulnier, dont on avait rarement vu le travail dans ce contexte marchand alors qu’il s’agit d’une des personnalités majeures de sa génération. Il en est de même, actuellement à la galerie, lorsque je manifeste, au travers d’une installation déroutante et décalée, toute l’importance du travail de Jacques Charlier, figure de la création contemporaine en Belgique depuis quarante ans mais qui curieusement n’a pas vraiment trouvé d’écho dans l’Hexagone ces dernières années.
Très tôt, j’ai eu la sensation, malgré un apparemment éclectisme, que se construisait une sorte de famille d’artistes (certains d’entre eux se connaissent bien sûr) avec des récurrences que le visiteur ou l’amateur fidèle finissent par repérer ; parfois certaines rencontres se sont produites par l’entremise d’artistes avec lesquels je collaborais déjà, d’autres fois au gré de publications que l’on m’avait remises, voire de voyages (notamment pour les artistes étrangers).
L’un des artistes pour lequel j’ai une admiration sans borne et auquel j’ai écrit, avec culot, dès que j’ai ouvert la galerie, c’est François Morellet. Et il m’a répondu le plus simplement du monde que lui, artiste provincial, serait ravi de venir exposer dans une autre contrée régionale pour y montrer ses toutes dernières productions. Au moment même où je réponds à ta question, le hasard fait que j’ai à portée de la main un dossier d’archives où figure le premier entretien que j’avais réalisé avec lui ; il m’écrivait précisément et non sans humour bien sûr, “J’ai voulu montrer aussi aux Nancéiens des trucs nouveaux que même les parisiens n’ont pas vus ! Provincial de père en fils depuis toujours, je me dois de respecter mes frères handicapés” (rires).
A l’autre extrémité de cette chaîne d’artistes se trouve Marco Godinho, un jeune artiste d’origine portugaise qui a fait ses études à l’Ecole d’art de Nancy. Marco est venu très régulièrement lorsqu’il était étudiant à la galerie et peu à peu nous avons engagé un dialogue qui m’a permis de suivre la construction de sa démarche qui m’intéresse énormément par l’ensemble des ouvertures qu’elles contient.


M.D. : Parmi les nombreuses expositions que tu as pu organiser, si tu ne devais en retenir qu'une seule, laquelle serait-ce ?
H.B. : Naturellement c’est une question pour le moins embarrassante ! Cependant, je crois que c’est la plus “folle” que j’ai produite qui s’impose, il y a d’ailleurs tout juste dix ans. Intitulée “Nouvelles perspectives”, elle était “hors gabarit habituel” si je puis m’exprimer ainsi : 30 artistes envahissant tous les espaces, réserve incluse avec une durée égale à neuf mois ! Elle conviait le spectateur à opérer une sorte de sédimentation visuelle. Chen Zhen et Muntadas, de passage pour visiter l’exposition, ne tarissaient pas d’éloges sur ce qu’il découvrait : "C’est une exposition que l’on ne pourrait pas voir dans une galerie à Paris.” Chen croyait y voir l’empreinte de Daniel Buren, présent dans l’exposition, mais que je n’avais invité que tardivement.
Cette exposition que j’avais envie de réaliser depuis longtemps s’était finalement concrétisée avec une échéance naturelle, celle de la fin du siècle. Sa temporalité correspondait à un moment clé qui voyait Nancy, de manière conjuguée, réouvrir après extension son Musée des Beaux-Arts et en guise de préambule au IIIème millénaire, “célébrer” l’Art nouveau et son Ecole... Non sans ironie, la galerie répondait à cette offre événementielle mais avec un projet nullement à caractère commémoratif (je fêtais les 10 ans de la galerie).
Le titre de cette exposition dissimulait en effet plusieurs intentions. Tout d’abord, celle de marquer d’une certaine façon — et paradoxalement — une pause après une longue succession d’expositions monographiques, par le biais d’un projet qui s’étendrait sur plusieurs mois, en raison de son caractère et de son ampleur exceptionnels avec des oeuvres d’artistes français et étrangers de tout premier plan ; la plupart ayant répondu à l’invitation de la galerie avec des travaux inédits voire produits pour l’occasion, particulièrement un ensemble de wallpapers. Bien évidemment la question centrale tournait autour du décoratif dans l’art contemporain. Comme je l’avais écrit, Nouvelles perspectives se plaçait délibérément comme “une exposition à ralentir” alors que tout, dans nos vies, se succède d’ordinaire à une cadence effrénée. Là, il était possible de prendre le temps de découvrir, de revenir, d’avoir du plaisir à côtoyer des œuvres.


M.D. : Tu es l'une des rares galeries d'art contemporain de l'Est de la France. Pour toi, que représente l'arrivée du Centre Pompidou-Metz dans cette région ?
H.B. : Voilà qui nous amène bien sûr à parler du centralisme qui nous frappe... Oui je regrette foncièrement que notre pays ne parvienne, en la matière comme en d’autres domaines, à favoriser l’implantation et la pérennisation de galeries privées sur l’ensemble de son territoire. Encore aujourd’hui, nous ne sommes qu’une petite dizaine en dehors de Paris et il faut se battre pour montrer que des alternatives sont possibles et indispensables à la diffusion de l’art contemporain en France. Malheureusement, un certain nombre de facteurs ne contribuent pas à cela, par exemple le fait que les institutions n’ont pas toujours pleinement conscience que l’attention et le soutien qu’elles manifestent aux galeries parisiennnes en les visitant régulièrement dans leurs murs ou sur les foires doit être identique lorsqu’en région des structures équivalentes, qui manifestent un projet cohérent et pertinent depuis de nombreuses années, existent.
La médiatisation est également plus délicate surtout lorsque l’on est un acteur privé et relativement isolé, au milieu de structures associatives et institutionnelles. Il est évident que le Centre Pompidou-Metz devrait contribuer à donner un coup d’accélérateur considérable à la situation lorraine puisqu’il inscrira notre région — paramètre que j’ai toujours considéré comme déterminant dans le maintien et la présence de la galerie à Nancy — au coeur d’un espace européen. Il devrait aussi à terme favoriser l’apparition de nouveaux collectionneurs qui pourront ainsi disposer des jalons historiques nécessaires à l’appréhension de l’art contemporain. Mais peut-être faudra-t-il attendre une génération pour cela (rires), et le galeriste que je suis aura très certainement pris une retraite méritée d’ici là, en tout cas je l’espère !


M.D. : En 2009, la galerie fête ses 20 ans. Quels seront les temps forts de cet anniversaire ?
H.B. : Il m’a été difficile, sous la pression (rires), de ne pas envisager quelque chose pour marquer ces 20 ans. Tout d'abord intra-muros, j'ai cherché comment inscrire un projet dans ma programmation, sans qu'il prenne un caractère auto-célébratif ou rétrospectif. Cela m'importait beaucoup.
En fait, je suis parti d’un titre, comme cela m’arrive très fréquemment. En effet, je note souvent des mots ou des phrases qui m’apparaissent comme susceptibles de nourrir un futur projet. Ici, en l’occurrence, c’est un titre anglo-saxon mais dont je donne comme les slogans publicitaires, une version française comme la loi l’oblige je crois, soit “Keep your options open” (“garde tes possibilités ouvertes”). L’origine provient d’une conversation avec une amie anglaise sur un tout autre sujet que l’art et comme disent les britanniques, je me suis dit “it sounds really good”. Je me suis empressé de le conserver et ma réflexion a débuté ainsi. Une des caractéristiques de la galerie, c’est effectivement le rôle joué par l’espace dont je dispose et que j’offre aux artistes. Sa configuration singulière, la présence de traces très fortes de ses occupations antérieures, délibérément visibles (particulièrement les fresques qui s’imposent au regard), impliquent cette notion de strates temporelles.
Parfois, lorsqu’entre deux expositions, nous remettons “en état” la galerie puisqu’elle devient véritablement “caméléon” d’un projet à l’autre, je songe, à certains endroits précis, à des pièces qui se sont succédées et que l’on ne peut forcément revoir qu’en se plongeant dans les archives photographiques. Bien sûr nombre d’entre elles ne sont plus disponibles, vendues, restituées ou appelées à être seulement entrées dans un processus expositionnel qui leur conférait un caractère non pérenne.
C'est alors que je me suis demandé s'il serait possible de construire une exposition en puisant uniquement dans les réserves de la galerie, soit des œuvres qui m’appartiennent, soit des travaux encore en dépôt, en les réintégrant, dans la mesure du possible, exactement à l'endroit qu'ils occupèrent originellement dans le cadre d'expositions personnelles ou collectives qui se sont déroulées depuis l'ouverture de la galerie.
Ainsi, ces oeuvres ou installations seront rejouées sans se préoccuper des téléscopages incongrus, ou plutôt si justement en introduisant par le biais de ce système très simple, un modus vivendi assez original puisque les oeuvres pourront se tutoyer, presque se chevaucher et surtout dialoguer sans que leur présence à tel endroit n’ait été vraiment guidée par mon unique subjectivité. Tel est mon objectif pour construire cette exposition, sorte de cadavre exquis d'un genre un peu particulier, qui devrait assurément nous réserver des rapprochements complétement inattendus.
Le réalisateur Benoît Sourty, enthousiasmé par le projet et l’aventure de la galerie, m’a proposé de saisir cette occasion pour entreprendre un documentaire dont il tournera les premières images durant le montage de cette exposition.
Parallèlement le Musée des Beaux-arts, qui fête aussi les dix ans de sa rénovation, a souhaité s'associer à l'anniversaire de la galerie et conjointement nous avons désiré présenter durant tout l'été quelques sculptures de François Morellet dans le jardin du musée. Etant voisins puisque la galerie n'est qu'à quelques pas de la place Stanislas où se trouve le musée, cette corrélation, qui trouve là un prolongement à la rétrospective qui avait été consacrée à l'artiste il y a six ans et à l'œuvre néon visible depuis en permanence ("Hommage à Lamour"), aura ainsi, j'en suis convaincu, toute sa raison d'être.




"Hervé Bize, galeriste exemplaire à Nancy", par Céline Flécheux (réalisé en mai 2001 pour la revue Chronicart, resté inédit)

Nancy, sa place Stanislas bouclée de grilles dorées, ses brasseries Art Nouveau… Une belle ville de province, calme et tranquille. Mais qu’en est-il de l’art contemporain ? Située près de Bâle, de Francfort, de Bruxelles et de Luxembourg, on pourrait s’attendre à ce que la ville tienne le rôle d’un carrefour stratégique français qui recueillerait sur son passage toutes les influences du Nord de l’Europe.
Or l’inertie et l’absence d’engagement semblent bien caractériser cette région : le Fonds Régional d’Art Contemporain (FRAC) de Lorraine ne dispose toujours pas de lieu d’exposition et la collection du Musée des beaux-arts n’a pas encore développé de politique d’acquisition d’œuvres récentes. Alors que vient faire dans cette ville la galerie Art Attitude, située dans la cour intérieure d’une rue chic de la ville, qui ose présenter des artistes internationaux réputés pour leurs pratiques radicales ?
Hervé Bize tient la galerie Art Attitude à Nancy depuis treize ans. Il n’avait que 22 ans lorsqu’il l’a ouverte en 1989.
Grâce à une présence régulière et cohérente auprès d’artistes avec lesquels il a choisi de travailler, il a acquis une solide réputation dans son métier. Désormais, il représente la figure essentielle de la ville en matière d’art contemporain.
Nous proposons un entretien avec cet homme qui persiste dans son désir de l’art sans céder aux caprices des modes ni à des compromis régionalistes.


Céline Flécheux : Comment avez-vous procédé pour exposer de l’art contemporain à Nancy ?
Hervé Bize : Avant l’ouverture d’Art Attitude, j’ai monté deux biennales d’art contemporain, BAC'86 et 88, avec l’intention de provoquer une réaction par rapport au désintérêt des collectivités locales pour l'art d'aujourd'hui.
J’ai alors noué beaucoup de contacts, en particulier avec quatre personnes qui m’ont poussé à ouvrir avec elles une galerie associative, A Linea. Mais j'ai vite trouvé problématique de changer d’artistes chaque saison, c’est en partie ce qui m’a incité à penser à un lieu privé.

C.F. : Quelles étaient alors vos relations avec Paris ?
H.B. : En l’espace de deux ans, j’avais rencontré des galeristes parisiens (Marie-Hélène Montenay, Jean Fournier, Yvon Lambert) et, bien entendu de nombreux artistes.
Une amitié est née avec Nicolas Hélion, le fils de Jean, qui m’a alors proposé de travailler avec lui dans sa galerie parisienne Art of this Century, du même nom que celle de sa grand-mère à New York en 1942, Peggy Guggenheim.
Je le conseillais pour l’art contemporain et il m’offrait la possibilité de pouvoir accéder à une partie plus historique (Calder, Masson, Ernst, Hartung et bien sûr Hélion). J’étais à Paris un jour et demi par semaine, et le reste du temps à Nancy pour ma galerie, Art Attitude, qui venait d’ouvrir.
A Art of this Century, je m’occupais également des expositions. J’ai cherché à associer art moderne et contemporain, ce qui était assez original en 1988.
J'ai notamment réalisé une exposition qui réunissait autour d'un ensemble de Franz Kline provenant du Guggenheim Museum des travaux d'artistes américains contemporains qui vivaient alors en France.
Cette collaboration, menée jusqu’à l'été 1990, m’a offert l’opportunité d’élargir mon réseau et de mieux comprendre les rouages du marché dans des conditions privilégiées.

C.F. : Pourquoi teniez-vous à Nancy ?
H.B. : Tout simplement parce que la situation géographique de Nancy pouvait peu à peu devenir un atout, notamment pour collaborer avec des artistes étrangers, et puis surtout par le fait que cela m'autorisait une liberté totale dans le choix des projets, la possibilité de faire de la galerie un observatoire privilégié de la création d'aujourd'hui.
Bien sûr, des facteurs négatifs pesaient, et pèsent toujours : l’inertie de la ville, l’absence de jalons contemporains au musée des Beaux-Arts et le faible soutien des institutions de la région (deux achats du FRAC Lorraine en 13 ans).
Tout cela m’a contraint à mener constamment un travail de conviction et de communication tant à l’extérieur que sur la région puisque je ne peux vraiment aussi compter sur quelques collectionneurs basés dans l'Est que depuis quatre ans. Sans le crédit assuré à la suite des biennales, d'A Linea et la confiance des artistes, il aurait été difficile de perdurer à Nancy. Mais je savais en débutant mon activité que ce travail ne serait pertinent que sur la durée, au même titre qu'une démarche artistique, et que la visibilité se gagnerait lentement.

C.F. : Comment avez-vous choisi de travailler avec les artistes ?
H.B. : J’ai poursuivi naturellement les relations que j’avais amorcées avec certains artistes rencontrés à mes débuts (Emmanuel Saulnier, Jean-Claude Loubières, Sylvie Antoine, une artiste nancéienne, Ben Vautier), puis progressivement de nouveaux artistes sont arrivés dans la galerie.
Ce qui m'importe c'est de produire des expositions inédites, et de ne pas être la succursale d'une ou plusieurs galeries parisiennes. En France, et surtout dans une situation aussi centralisée que la nôtre, ce n'est pas sans parfois poser de problèmes avec certaines galeries parisiennes qui travaillent aussi avec des artistes que je suis et qui ont du mal à concevoir qu'une autre galerie, qui plus est en province, puisse intervenir et contribuer aussi à la diffusion d'une œuvre. Mais avant tout, c'est l'artiste qui est l'arbitre. Je considère qu'il doit garder sa liberté d'action et travailler avec plusieurs galeristes si bon lui semble.
Il y a comme un non-sens à vouloir garder une main-mise sur la production d'un artiste.

C.F. : Qui sont les artistes de votre galerie ?
H.B. : L’intérêt, pour moi, c’est de pouvoir travailler avec des générations différentes. Pour les plus "anciens", outre Ben, François Morellet est une figure très importante. La rencontre avec eux s’est faite très simplement : je les ai contactés et ils m’ont répondu qu’ils étaient heureux que l’on s’intéresse à eux à Nancy. Avec les artistes de la génération intermédiaire, nés entre 1945 et 1958, comme Philippe Cazal, Ernest T., Bernard Borgeaud, Emmanuel Saulnier, Bruno Carbonnet et Etienne Bossut, leurs travaux sont également bien ancrés, on peut donc les appréhender avec des éléments tangibles.
Peu à peu, je me suis rapproché d’artistes de ma génération, nés dans les années 60, tels que les allemands Peter Rösel ou Marko Lehanka qui participera en juin à la Biennale de Venise, et Pierre Gauthier.
Il y a aussi des artistes importants que j'ai régulièrement sollicités dans le cadre d’expositions collectives (Bertrand Lavier, Daniel Dezeuze, Jean-Pierre Bertrand, Claude Viallat, Daniel Buren…) ; cette pratique me permet de rendre visible des liens qui existent entre les préoccupations de ces artistes et ceux que la galerie suit en permanence.
Sinon, la plupart des artistes de la galerie se connaissent, et ce sont eux qui parfois m’ont conseillé des personnalités intéressantes.
Je n’élargis ce cercle que très lentement. Cette attitude peut certes se révéler contraignante d’un point de vue marchand, mais c’est la meilleure façon de conserver à l'ensemble de ma politique une réelle identité.

C.F. : Quel fut le dernier gros projet pour Art Attitude ?
H.B. : En 1999, j'ai réalisé Nouvelles perspectives qui restera sans doute l’exposition la plus ambitieuse que j'ai produite dans ces murs.
Il s’agissait d’un projet autour de la question du décoratif dans l’art contemporain, avec un certain nombre de wallpapers et de pièces inédites (Morellet, Buren, Warhol, Rotella, Cadere, Cazal, Lacalmontie, Lavier, Closky, Taroop & Glabel, Dector-Dupuy, Motti & Dall’Aglio, etc …) qui parcouraient l’espace de la galerie en prenant pour origine les fresques Art nouveau d’une des salles d’exposition. Trente artistes, une exposition délibérément atypique, même par sa durée : neuf mois. Beaucoup de visiteurs furent surpris par sa densité et sa qualité.
Je me souviens encore de la réflexion de Chen Zhen, qui vient de disparaître : "Même à Paris, on ne peut pas voir d’expositions semblables !"

C.F. : Mais comment vendre de telles œuvres ?
H.B. : Effectivement, comme je n’ai pas d’autre activité professionnelle que celle de galeriste, hormis quelques interventions, il me faut bien parvenir à vendre certains de ces objets. Mais je ne me fixe jamais cet objectif au départ, sinon je trouve qu'on perd en liberté de réalisation du projet. Et il se trouve que finalement, tant bien que mal — cela peut prendre parfois deux ou trois ans —, je parviens à concrétiser des contacts pour quelques-unes des pièces les plus significatives. C’est donc un faux problème que de se préoccuper d’abord du caractère vendable ou prétendument invendable d’un travail que l’on s’apprête à exposer.

C.F. : Exercez-vous d’autres activités ?
H.B. : Je n’ai malheureusement pas les moyens d’être éditeur, mais la galerie a toujours cherché à accompagner ses expositions par des éditions, parfois modestes, ou par des multiples.
J’ai aussi écrit des textes pour des revues, des catalogues, et surtout pour Art & Aktoer, un journal gratuit sur la région Est que j’ai lancé avec quelques amis en 1993.

C.F. : Quelles relations entretenez-vous avec les collectionneurs ?
H.B. : Je mise sur la durée en privilégiant davantage les privés que les institutions, même si en France le rôle de l'Etat et de ses représentants est considérable.
L’année dernière a été exceptionnelle sur le plan des ventes car j’ai réussi à concrétiser le travail de fond entrepris depuis trois ans.
Il y a des cycles, il faut donc nécessairement avoir des œuvres à disposition de manière constante. En fait tout dépend des projets que l'on entreprend, je n'ai malheureusement jamais la garantie de jouir de retombées et il y a parfois des moments de tension...
Je n'ai jamais cherché à jouer la carte de l'institution, à ne miser que sur les commissions d’achat en harcelant les décideurs. Ceux qui sont sensibles au travail que je développe sont à même de se manifester.
Quant aux collections privées, elles recoupent des réalités très différentes, et c’est une des raisons pour lesquelles il est intéressant d’être en province car la diversité de profils y est plus grande.
Lorsqu’on parvient à inscrire dans le temps une relation avec un collectionneur, une sorte d’intimité peut alors naître ; d’ailleurs, certains collectionneurs provinciaux n’osent ou n’aiment pas acheter à Paris. On me rapporte parfois des contacts assez difficiles…

C.F. : A vous suivre, on peut interpréter votre attitude en deux sens : ou vous êtes incroyablement modeste, ou vous avez une chance fabuleuse…
H.B. : Il y a sans doute de la modestie à mener un travail de monstration et de promotion en douceur et sur le long terme. Mais comme je l'ai déjà dit, cela implique un travail d'information permanent, indispensable du fait que je ne suis pas à Paris, et c'est très usant à mener.
J'ai l'intention de continuer à travailler selon mon rythme. J'essaie aussi maintenant d'être présent dans les foires qui sont aujourd'hui très importantes, mais le coût de la logistique est énorme et ne doit pas nuire aux projets de la galerie.
Mon but, c'est de rester fidèle à la politique de la galerie, et non pas d'y figurer uniquement comme marchand.