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FABLE, ACTION, PEINTURE
par Bernard Borgeaud

Je vis engagé dans l’époque où je me trouve. Le monde a changé entre les années 1970 où il fallait ébranler les certitudes bourgeoises et forcer l’ouverture du sens en déplaçant les langages, et les années 2000 finissantes où la résistance à la dilution du sens dans le “tout virtuel” de la mondialisation à l’américaine est vitale. Il faut retourner à l’autonomie du médium pour retrouver de la contradiction et à l’autonomie des cultures (y compris la nôtre) pour pouvoir engager du dialogue.

Cela étant dit, mon rapport personnel à l’œuvre n’a pas changé. Dans le catalogue de mon exposition personnelle à l’ARC en 1983, je répondais à Suzanne Pagé qu’en tant que personne je n’ai rien à dire ; j’affirme la même chose aujourd’hui. Tournant le dos à la conception égocentrique conventionnelle de l’artiste, je voyais une logique fondatrice entre les termes d’échelle, de corps, de vitesse. Elle continue d’être efficiente.

Mais contrairement à ce que je pensais il y a quarante ans, je suis persuadé qu’il y a un futur pour la peinture, dans la culture artistique occidentale tout au moins, à condition d’en actualiser le champ ainsi que les formes de cohérence. L’implication de l’artiste dans l’histoire est un phénomène typiquement occidental : il y a des gestes qui font, qui défont, qui rejouent, qui font écho, qui tracent des territoires, qui brouillent les limites ou les déplacent, etc. permettant ainsi une continuelle mise en tension du regard du spectateur.

Entre la période de mes débuts et mon travail actuel s’est établie une polarité dont l’axe serait cette bascule que représente la crise du médium photographique (à l’intérieur de mes propres recherches) et l’ouverture qu’a constitué la pratique du dessin monumental — en 1993-94 — bascule et non rupture puisque le dessin était déjà présent depuis une dizaine d’années comme médium préparatoire. On pourrait décrire cette polarité comme un mouvement partant d’actions, de performances, d’installations éphémères pour aboutir à des travaux très incarnés dans des objets matériels qui sont des peintures sur toile.

Cela m’amène à décrire une symétrie en forme de fable qui se déclinerait ainsi : je rejoue à l’envers un scénario qui a mis la peinture en crise. La séquence positive originelle serait : Pollock peignant — Hans Namuth photographiant Pollock peignant — les photos de Namuth déplaçant l’enjeu de la peinture vers l’acte. Et par exemple Robert Morris (dont j’ai toujours regardé le travail) abandonnant l’expressionnisme abstrait pour la danse, la performance, l’art minimal...
Robert Morris qui renverse lui-même le mouvement vingt ans plus tard en réalisant des peintures symétriques d’après les photos de Namuth montrant Pollock peignant.
Ma séquence inversée (action - photo - peinture) montre encore que l’exécution de mes peintures actuelles obéit à un protocole performatif qui transpose la logique processuelle de la photographie : un enchaînement d’actes aveuglés, prévus selon un ordre défini, en une seule séance, brève et sans interruption, dont le début et la fin sont fixés de façon définitive (comme l’obturateur qui s’ouvre et se referme ), somme toute un programme qui encadre ce qui va advenir, lequel sera révélé après montage et redressement à la verticale.

Derrière le radicalisme des néo avant-gardes, apparaissait implicitement une conception universelle de l’art. Une telle posture n’est plus tenable et fait sourire aujourd’hui car désormais nous savons qu’elle traduisait inconsciemment une volonté hégémonique de la culture occidentale, se pensant par définition universelle ; il est avéré, et nous l’assumons, que celle-ci ne soit qu’une culture parmi les autres ; il devient donc urgent de la faire vivre à travers ses racines.

Ces quelques réflexions forment l’arrière-plan de ma pratique. Comme on pourra le constater ma pensée est orientée vers le futur et tente de tenir avec le présent. Le passé nous suivra toujours : il faut y puiser ce qui convient. Ce qui permet à mon travail de se réaliser, c’est ce flux vital qui nous pousse en avant ; ce que représentent mes peintures, c’est ce même flux.
Il n’y a pas de signification, cachée ou autre, parce que la peinture n’est pas un discours. De tous les médiums, la peinture est à l’évidence celui qui rend la question du sens non-pertinente. Tout au plus va-t-elle rendre possible une cohérence. Sans doute serait-ce le médium le mieux approprié à ce projet fantasmé qui guidait, dès les années quatre-vingts, mon travail photographique et qui pourrait s’exprimer ainsi : “me tenir sur un promontoire si avancé dans l’espace, au delà de tout objet visible, qu’il ne me serait possible d’en percevoir que l’insondable profondeur”.
Ces explications me permettent de rire en moi-même rétrospectivement. Car ce qui se creusait obscurément en négatif dans la photographie devient clairement un non-pensable que seule la peinture peut saisir.

Bernard Borgeaud, mai 2009