Galerie Hervé Bize 17-19 rue Gambetta 54000 Nancy France T 33 (0)383 301 731 - F 33 (0)383 301 717 Du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h
Entretien avec Eric Hattan, paru dans Art & Aktœr n°53, hiver 2008.

Les sculptures et installations d’Eric Hattan consistent le plus souvent à intervenir dans un espace réel au sein d’une situation existante pour en modifier les données. Par des actes simples, il parvient à pervertir la géographie d’un lieu familier, trouble le spectateur qui ne sait plus tout à fait faire coïncider ce qu’il voit avec ce qu’il sait.
A découvrir à Nancy jusqu’au 19 avril. (1)

L’exposition d’Eric Hattan dans la galerie d’Hervé Bize est constituée d’un certain nombre d’installations d’une échelle variable, allant du spectaculaire (un lampadaire de ville traversant les deux salles de la galerie) à la discrétion même (un judas offrant un point de vue au spectateur le plus attentif). De l’ordre du sculptural, elles invitent à porter un regard sur les différentes caractéristiques de l’espace élues par l’artiste.
L’attention du spectateur n’est donc plus dirigée vers un seul point de visée, par exemple lorsqu’il doit regarder un tableau au mur ; ici littéralement plusieurs événements se présentent à lui et l’invitent à regarder dans les coins, voire à lever la tête pour engager un tête-à-tête avec un hibou...
Eric Hattan (*1955) est extrêmement attentif à tout ce qui se passe autour de lui. C’est aussi dans cet état d’esprit qu’il réalise, au gré de ses voyages, déplacements et promenades, des vidéos dont les séquences, toujours tirées du réel, nous en révèlent l’étonnant potentiel poétique et humoristique. Dans son exposition à Nancy, les vidéos s’intègrent également dans ce jeu avec l’espace qui interroge la place des choses.
La constance qu’Eric Hattan manifeste pour des gestes du quotidien, des situations inattendues ou suscitées, nous montre que le spectacle le plus touchant et étrange peut surgir à tout instant, et dans n’importe quelle circonstance : on pourrait presque dire que c’est simplement par des déplacements, ou par des détournements qu’il modifie de façon sensible notre perception.
Art & Aktœr a posé quelques questions à l’artiste.(2)

Art & Aktoer : Il m’a toujours semblé que le propre d’un travail artistique était d’ouvrir des questions, de ne pas se laisser enfermer. Cela l’est encore davantage pour un artiste qui joue parfois au cambrioleur (!), peut-être en parlerez-vous ? Dans votre démarche, je perçois une manière, certes productive mais d’ordre poétique, de répondre au monde contemporain, une modernité et une grande liberté hors des dogmes ou des diktats. Je ne sais pas si cela vous paraît une bonne façon de l’introduire. En fait, vous développez votre travail autour d’une réflexion sur des lieux afin de produire de nouvelles situations. Comment caractériseriez-vous votre approche ?
Eric Hattan: Chaque lieu, espace, place, etc. représente une situation unique. J’essaie de comprendre, de sentir ces situations. Ma première perception est de mesurer, de comprendre un espace et de me sentir à l’aise avec le volume ou le vide qui est le premier contenu d’un espace.
L’art est pour moi un travail de transformation. Ce n’est ni une solution, ni vraiment un produit. Ce qui est important, c’est l’intensité de vivre soi-même et de ne pas se laisser mener comme une marionnette. Il faut entendre cette attitude comme point de départ ; je considère mon travail comme un outil pour m’ouvrir de nouvelles portes, de nouveaux chemins, de nouveaux points de vue, sans en connaître le but. Je me trouve à chaque fois face à des situations- carrefours qui m’obligent à prendre une décision quant à la direction, au chemin à poursuivre. Mais comme avec des plans d’une ville que l’on déplie, je ne vois jamais l’ensemble du réseau.
A. & A. : Avez-vous une méthodologie particulière ?
E.H.: Regarder le plan architectural, remesurer les murs, être présent dans les salles ou pièces, examiner les détails, comprendre l’histoire d’un espace, comprendre ce qu’a pu être l’espace “pur” de l’architecte et ce que les éléments ajoutés par l’utilisation, la fonction du lieu ont pu modifier. Cela revient à dire que ma manière de travailler c’est examiner une situation donnée, souscrire à un lieu. Que ce soit pour des lieux d’expositions, des situations urbaines, des publications, des tables rondes ou toutes autres formes à penser.
Mes travaux naissent en grande partie pour un lieu donné et sont pensés en fonction de paramètres donnés ; la majorité de mes œuvres sont des commandes qui se réalisent dans des contextes déterminés et sont situés dans un contexte social.
Ma perception est de réagir à, de repenser à nouveau, d’ajouter ou de couper – je ne crois pas à une naissance à partir de rien. Ce qui signifie que mon travail se nourrit de l’analyse des cadres donnés.
Au centre de mes pensées est la question de “faire mieux”, d’un changement des faits donnés. Vu de près ce n’est, par exemple, rien d’autre que de renverser ou de basculer quelque chose, qui est parfois presque invisible, mais de le faire avec beaucoup de conscience, pour voir les choses d’une manière décalée.
Etant donné qu’il existe mille possibilités différentes, je n’accepte pas chaque situation comme une solution car il faut de la précision pour passer un fil dans le trou d’un aiguille.
A. & A. : Lorsqu’un artiste développe un travail sur un lieu, on emploie un terme cher à Daniel Buren, in situ ; celui-ci a été ces dernières années tellement utilisé que l’on ne sait pas forcément très bien ce qu’il recouvre. Quel sens a-t-il pour vous ?
E.H. : En acceptant que chaque solution soit le résultat d’un ensemble, cousu à la taille exacte, je conclus que beaucoup de ces solutions ne se déplacent pas à l’échelle 1:1– et là, je ne parle pas d’idées majeures mais plutôt de questions de détails. Bien sûr, je peux construire, avec les mêmes briques et les mêmes plans, deux fois la même maison à deux endroits, mais l’air et la lumière seront différents.
In situ, c’est développer une idée, des idées avec les paramètres d’un espace, réaliser une intervention pour un lieu – prendre en compte la situation – tel qu’il existe. Transformer la situation donnée et “remplir” le lieu avec un contenu supplémentaire – pour la durée d’une exposition, donc forcément ponctuelle.
Des travaux éphémères se manifestent entre autres par une énergie (invisible) du lieu. Et il est impossible de faire voyager cette énergie.
Ephémère – mais nous voulons en savoir plus ! Nous attendons des informations et nous demandons des descriptions, des récits, même si nous n’étions pas présents. L’information crée une image chez nous. La solution possible pour un lieu devient une stimulation pour une autre situation, sans qu’un objet réel ait été transplanté.
A. & A. : Les questions autour de la place des choses, du point de vue et donc de celui qu’occupe le spectateur semblent être des paramètres cruciaux pour votre démarche. Est-ce que je me trompe ?
E.H.: Non.
A. & A. : Comment considérez-vous les rapports que vous entretenez avec l’architecture ?
E.H. : Dominique Salathé, architecte à Bâle, avait écrit ceci dans un article paru il y a quelques années : Eric Hattan pourrait être architecte. Il en aurait l’acuité du regard, la vision spatiale et ferait valoir son grand talent d’organisation. Mais il serait sans doute la terreur des autorités. Plus probablement ne pourrait-il jamais bâtir vraiment, tant il aime rechercher, avec son ardeur sportive, les lacunes et les petites absurdités qui figurent dans les règlements. Il passerait chaque phrase au peigne fin, la tournant à l’envers pour en extraire une signification nouvelle, plus surprenante ou plus expressive. Il aimerait à construire dans les trous des règlements... (3)
A. & A. : Dans un rapport à l’art aujourd’hui dominé par son marché, devenu une économie globalisée, vous semblez “redouter” d’y introduire des objets en préférant produire des situations, des installations ou des sculptures dont l’existence semble seulement liée parfois à la temporalité de l’exposition. Qu’en est-il ?
E.H. : Comme je le disais tout au début, l’art est pour moi un travail de transformation, ni vraiment un produit ni une solution. L’art sert comme moyen de penser autrement et de mettre en question, de DOUTER. Le doute est une mauvaise marchandise...
A. & A. : “S cul türe physique”, ce titre que vous avez choisi pour cette exposition à Nancy, apparaît comme un jeu de mots bilingue ; peut-on brièvement parler de ce titre et bien sûr du projet ? En quoi cela consiste-t-il ?
E.H. : Oui c’est un jeu de mots, pas forcément bilingue, même si j’ai mis le tréma pour faire sentir que ce n’est peut-être pas un ensemble...
Culture physique (mouvement du corps), culture (niveaux très hauts), cul (pour s’asseoir, assez bas), Türe (porte, lieux de passage) et sculpture (tourner autour).
Le projet pour Nancy, c’est occuper les différentes parties de la galerie et les passages entre : les fenêtres vers la cour, le mur entre les deux salles, la distance entre plafond et sol, l’espace, le chemin entre les deux parties toilettes, etc. Une façon de découvrir le plein dans le vide...

(1) L’exposition S cul türe physique est visible à Nancy, à la Galerie Art Attitude Hervé Bize (17-19 rue Gambetta, cour, 0383301731), du 8 février au 19 avril.
(2) Propos recueillis sur la base d’un questionnaire le 29 janvier 2008.
(3) in IAS, Ingénieurs et Architectes Suisses, Bulletin Technique de la Suisse Romande n° 19, 4 octobre 2000.