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Marco Godinho, passeur de temps
par Didier Damiani



Marco Godinho, artiste luxembourgeois déraciné, né en 1978 à Salvaterra de Magos au Portugal avec pour point d’attache le Luxembourg, à la recherche de la possibilité d’une pleine présence dans un espace-temps unique en imaginant des géographies subjectives globales, entre dédoublement de l’individu et situations poétiques altruistes.
C’est avec les cartes que Marco Godinho voyage à plein temps et imagine le monde tels les conquistadors à l’époque des grandes découvertes du Nouveau Monde. Ses mondes poétiques contiennent des limites invisibles et des liens continus dans ses dernières cartographies présentées dans l’exposition Différences Partagées à l’Ancienne Aciérie de Dudelange. Il raye au stylo à bille les géographies établies sur des cartes des délimitations fictives de la Grande Région, à une échelle de 4, entité virtuelle conditionnée par des espaces déterminés et il s’interroge sur la manière d’occuper un territoire aujourd’hui. Vert, noir, rouge, des couleurs de nations, des monochromes nuancés de différences culturelles qui se mêlent aux territoires organisés, ici dénaturés et utopiques, car ce qui est recherché, c’est la possibilité d’une utopie dans un monde déjà quadrillé. Les directions imaginaires deviennent l’instrument à penser, déjouent les points cardinaux et traversent les murs transparents faits de cordons de nylon.
Entretemps, il invente l’alphabet Mental Type, code universel fait de formes visuelles abstraites à déchiffrer sous la forme d’un wall painting rose.
La notion du temps est subjective pour Marco Godinho qui se meut dans l’immensité globale. Un néon dessine l’inscription Welcome strangerexposé à Show off cette année à Paris et relate l’histoire d’une pépite énorme et mythique, découverte dans le sol d’Australie au XIXème siècle et convoitée par les chercheurs d’or du monde entier.
L’art post-conceptuel de Marco Godinho à l’esthétique minimaliste tourne avec le monde et voyage perpétuellement dans le sens des aiguilles d’une montre.
Amnésie blanche contemporaine du vocabulaire et sculptures de cerveaux en plâtre réalisées à l’occasion de At this moment, I have time. I have time, at this moment au Kiosk de l’Aica à Luxembourg (2005). Il produit des Mondes nomades, cartes physico-politiques, planisphères en lamelles verticales découpées qui s’enroulent sur elles-mêmes, métaphore de réseaux horaires (2006).
Certains plient l’Histoire, Marco Godinho met le temps et les méridiens en boîte, transporte le monde dans sa poche et se déplace à contre-temps.
A la recherche du temps perdu et de la mémoire dans ses peintures de la série Remember telles que L'infini-fini fini dans l’exposition In memory of Human Amnesia au Théâtre d’Esch (2007), des peintures aide-mémoire provenant d’inscriptions sur de vieux post-it retrouvés.
Chaque chose en son temps, les heures, les minutes, les secondes, les 365 jours de l’année s’écoulent d’un seul coup d’œil dans les carnets en papier précieux découpés, véritables scuptures de papier fragiles qui forment le Calendrier éternel méticuleusement exécuté et éphémère comme l’est la temporalité (2006).
Comme chez Bergson la durée vécue par la conscience est distinguée du temps mesuré par la science. Sans nostalgie, ni déterminisme, c’est le moment présent qui compte. "L’art pose la question de savoir comment occuper son temps".
Avec humour et jovialité en réalisant une table de ping-pong circulaire aux formes d’horloge qui tourne sur elle-même (All around, Rotonde, Luxembourg, 2007), en évoquant la mort dans l’installation Rose des vents réalisée avec 372 cerveaux.
De temps en temps, il ajoute "lorsque je ne fais rien je dessine des arbres" à la mine de plomb dans une série de 999 dessins (Dead Time, 2004-07).
La notion d’effacement est exploitée dans les dessins Endless time searching présentés à la Galerie Art Attitude Hervé Bize à Nancy jusqu’à ce que le stylo se vide de son encre. Des traits circulaires et continus qui se rejoignent toujours au centre mais jamais au même endroit ni au même moment.
Il prend son temps et entre dans les strates de l’Histoire avec Le guide mental du Luxembourg, commande du Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg (2007). L’installation photographique composée de bandes de territoires et de passages relate le déplacement physique à travers des parcours géographiques. Les lieux représentés symbolisent les éléments du voyage et du mouvement. L’œuvre se lit comme une carte d’un monde où les trajectoires reflètent les flux migratoires, pose la question du multiculturalisme, de l’immigration au Luxembourg et reflète l’essence même de la mobilité et des échanges interculturels, entre passé, présent et avenir.
Tenho em mim todos os sonhos do mundo ("je porte en moi tous les rêves du monde") est inscrit sur un mur avec des clous, reprenant les paroles de l’écrivain et poète portugais Fernando Pessoa qu’il admire, dans sa remise en question de l’existence, du dédoublement de la personnalité avec le concept littéraire des hétéronymes.
Exil identitaire et migration psychique sont un voyage immobile. Marco Godinho est un voyageur du monde sans valises cartographiant ses allées et venues.
L’objet du modernisme n’ayant plus d’importance, la suprématie de la pensée éclatée est glorifiée dans les méandres des couloirs spatiaux du voyage, sous la voûte circulaire du Palais de cristalde Peter Sloterdijk.
Les limites physiques, causes des barrières géographiques sont expérimentées dans une vidéo où l’artiste se déplace en cadence rythmée vers l’océan et revient ne pouvant aller plus loin sur la pointe la plus au Sud du Portugal.
Il crée des installations avec des chaussures usées emplies de béton et les élève en trophées. Ces empreintes créent des itinéraires symbolisant la marche et le voyage.
Petites architectures de dérives, déambulation de divers scénarios de parcours géographiques au rythme vital.
Il s’inspire des concepts particulaires de la « géophilosophie » chez Deleuze et Guattari sur la présence persistante du corps dans l’espace et la temporalité, "Tout est une question de disponibilité, être pleinement présent, chaque espace-temps est unique, il faut profiter de la consistance du moment pour créer une alchimie spécifique».
Marco Godinho noue des relations altruistes et partage avec la communauté sociale comme structure mentale du travail et produit des sculptures relationnelles comme emploi du temps.
Il distribue des passeports L’horizon retrouvé, imprimés pour l’exposition A l’horizon de Shangri-La et Chemins de Traverses initiée par le Frac Lorraine (2007) qui permettent d’avoir accès, par les tampons sur leurs feuilles, aux différents lieux de l’exposition, constellations géographiques disséminées et tracées à l’acrylique au sol sous la forme d’une table d’orientation.
Sur les hauteurs du Château de Malbrouck, des drapeaux transparents en organza blanc flottent silencieusement dans l’air à l’occasion de l’exposition Merveilleux ! D’après nature visible jusqu’au 21 décembre. Translucides comme la pensée, sans motifs apparents tels des ready-made amnésiques immanents, ils côtoient les miroirs déformants Silence ! qui agencent le parcours, où l’idée de territoire est ici plongée dans un vague à l’âme blanc cassé d’une neutralité ironique et infinie, faute de temps mort.


Cet article a été publié dans le Letzebuerger Land.