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Ernest T.
par Yannick Miloux

"En 1983, Ernest T. étant devenu trop vieux pour gagner sa vie avec son corps (homme de compagnie, laveur de carreaux, conférencier, démonstrateur), il s’est tout naturellement tourné vers l’art.
Cela paraissait convenir à son manque de diplômes, à ses compétences limitées, à son individualisme et à son dégoût de la compétition. Il s’est félicité, plus tard, d’avoir fait le bon choix : l’art est devenu le “créneau porteur” par excellence. "(1)
L’artiste qui se cache sous le pseudonyme d’Ernest T. est un trublion qui n’a de cesse depuis une vingtaine d’années d’épingler les comportements du milieu de l’art.
Sensible à la manière dont les médias ont transformé l’art en clichés et la figure de l’artiste en bouffon, Ernest T. continue à mettre de l’huile sur le feu.
Ridiculisant l’icône moderne, il choisit cette signature, le T, comme emblème moderniste de l’orthogonalité, de cet art rationaliste qui a voulu, au début du siècle, organiser la peinture en abscisse et en ordonnée, du Néoplasticisme à la Section d’Or pour ne citer qu’eux. Sorte d’émule de Piet Mondrian à l’envergure toute relative, le peintre Ernest T. réalise ainsi des peintures nulles qu’il range soigneusement dans des boîtes en bois et qui peuvent être disposées sur le mur de façon aléatoire. Chaque petit format est une variation à partir de cette forme orthogonale selon les trois couleurs primaires et évolue ainsi, au hasard, dans une ultime vacuité.
Comme caricaturiste de l’époque et de ses comportements, l’artiste est aussi un as du pillage dans les journaux. Ses appropriations de dessins satiriques ou de billets d’humeur prélevés dans la presse qu’il fait tirer en grand format l’ont fait remarquer dans les galeries et les revues d’art.
Son ton résolument cynique égratigne les comportements sociaux et les codes du milieu artistique. Il porte son choix sur la visite à l’atelier de l’artiste, ou de l’exposition, et occupe systématiquement toute surface de tableau avec son motif de reconnaissance, le T enchevêtré en trois couleurs. […] L’artiste s’intéresse aux journaux locaux et singe la tendance contemporaine de l’œuvre participative. Sur un mode hérité de la tradition du photomontage, il prélève des fragments représentatifs des vernissages “de province”. Sous chaque image bienséante, une légende commente sur un ton insipide la cérémonie d’ouver-ture. Cliché pitoyable, ce fragment devient tableau par l’agrandissement mécanique et son commentaire prend une nouvelle ampleur, miroir déformant de la situation du spectateur pris au piège.
S’inspirant de la tradition foraine du début du siècle, Ernest T. a réalisé Les bobines pour le Printemps de Cahors en 1999. Spécialement conçue pour la photo de vernissage, cette œuvre prend tout son sens quand les autorités daignent y montrer leur visage pour une prise de vue “historique” qui va définitivement les compromettre...  


(1) Cf. exposition Le fou dédoublé, l’idiotie comme stratégie contemporaine, 2000.