Galerie Hervé Bize 17-19 rue Gambetta 54000 Nancy France T 33 (0)383 301 731 - F 33 (0)383 301 717 Du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h
Interview d'Emmanuel Saulnier réalisé le 6 août 2004
par Marielle Tabart

Q : Emmanuel Saulnier, comment situez-vous Place blanche, Place noire par rapport à vos travaux précédents, tels que Tour, Ouvert/Couvert, pour n’en citer que quelques-uns ?
R : Il y a un rapport étroit entre Place blanche, Place noire et mes toutes dernières pièces.
Ainsi la proposition de commande publique Ouvert/Couvert à l’Institut Gustave Roussy de Villejuif qui pose la question centrale de «la place vraie» — le mot est de Rilke — entre un espace hospitalier et un espace de recherche. Ou encore Bois Vois Sois qui, dans la grande salle d’exposition Hermès à Bruxelles, interrogeait énigmatiquement le spectateur sur la place de chacun et sa temporalité face à un ensemble de colonnes d’eau et de pans de verre en situation d’équilibre sur un sol de cendres.
Mais sans doute cette réflexion s’est-elle ancrée dans mon travail il y a une dizaine d’années avec la création du monument Rester-Résister à Vassieux-en-Vercors, en hommage aux victimes civiles du nazisme.
J’établis une vive et étroite relation entre la présence et la disparition, la disparition et la présence. Chacune des pièces exprime cette conscience dans une présence qui porte en elle un risque de destruction et ses conséquences. D’ailleurs, chaque œuvre faite peut être défaite et peut être refaite.
Il en va de sa condition d’existence, de son principe de vie, de son exposition. Il en va de son sens et de l’écho de son projet.
Place blanche, Place noire, ces deux ensembles se font écho, de part et d’autre de l’atelier Brancusi : Place blanche à l’intérieur, Place noire à l’extérieur.
Place blanche occupe la presque totalité de la galerie, soit une trentaine de mètres carrés. Le spectateur peut la longer et l’observer au plus près sur trois côtés. Mais il ne peut y pénétrer. Le sol est couvert de verre brisé, blanc et transparent, sur une épaisseur étale de plus de deux centimètres. Il est éclatant, dense et lumineux.
Douze pièces sont accrochées au plafond, sur des rails électriques, par des S en verre réalisés pour l’œuvre. Elles sont placées les unes par rapport aux autres. Certaines pièces droites, verticales ou diagonales, sont en verre soufflé transparent. Fines et effilées à leurs extrémités, elles sont parcourues par une veine aspirée continue qui retient la lumière. Leur position dans l’espace dépend du filin d’acier qui les traverse et qui sort au sol.
Les autres en câble d’acier sont serrées, à certains endroits, d’anneaux de verre conçus pour leur donner formes, positions et élans. Ces pièces tracent des figures souples en suspens dans l’espace.
Les unes et les autres dansent et s’associent au regard dans une lumière spécifiquement blanche.
Place noire est d’abord visible par les baies vitrées à l’entrée de l’Atelier. Toute la surface de son étendue couvre la cour-jardin, soit un rectangle d’une centaine de mètres carrés. Le visiteur peut y entrer, il peut marcher dessus, il peut s’y arrêter. Les arbres, les bancs de pierre déjà présents sont sertis par ce sol entièrement renouvelé. Consistant et fragmenté, il est constitué de blocs d’asphalte et de conglomérats noirs, cassés irrégulièrement, qui proviennent du revêtement de la chaussée parisienne défoncée pour être refaite.
Rapportés et déposés ici, maintenant agencés entre eux et déployés, ces morceaux prennent place. Ils engendrent un fond dont la cohésion et la position «soclent» le volume du lieu. La tonalité et la matière noire du socle morcelé contribuent
à cette métamorphose et à son sens.
J’ai choisi de présenter en regard de ces deux nouvelles pièces, Place blanche, Place noire, deux œuvres de Brancusi appartenant au Musée, un dessin, Études de nus, têtes inclinées et une photographie retouchée par lui, Portrait de la mère de Brancusi.
Q : Vos colonnes ou vos flûtes de verre soufflé, tendues, suspendues à la verticale, ont-elles un rapport avec l’élan vertical de certaines œuvres de Brancusi ?
R : Ces traits de verre soufflés, creux, lumineux, désignent une énergie constante : haut, bas, vertical, diagonal. Ils participent de façon aiguë et concentrée à l’élan vertical, mais je pense plus encore à une tension permanente, ascendante et descendante. Je crois qu’en cela ils «consonnent» avec l’esprit des Colonnes de Brancusi. Ils appartiennent à cette physique «sans fin» car ils ont, notamment, partie liée avec la mémoire de l’échelle de Jacob.
Q : Malgré vos différences — densité du bloc, gravité et opacité chez Brancusi — de nombreux points vous relient : la question de la «place» et de l’espace par exemple (les œuvres de l’Atelier sont reliées entre elles par le choix de leur emplacement qui recouvre l’idée du site).
R : Chez Brancusi, il y a une inspiration du lieu et de l’œuvre, une économie du voyageur dans le travail, qui l’ont conduit à avoir une grande intelligence du déplacement et de l’emplacement. Je suis très concerné par cette compréhension d’une respiration concomitante de l’œuvre, du lieu et du temps qui rompt avec tout académisme de l’objet ou de l’installation. Elle permet d’interroger constamment les prémisses et les moyens de son travail. Je n’ai pas «apporté» Place blanche, Place noire, je les ai créées ici, à l’occasion de cette exposition. C’est une nouvelle partition, de nouvelles œuvres.
On dit souvent que ce lieu est petit et ce sont deux grandes pièces qui arrivent là.
Q : Brancusi, à la suite de Rodin, a intégré le socle à la sculpture qui s’élève sur le sol même où nous nous tenons debout. Le sol, la terre, ont-ils une réalité pour vous ?
R : Lorsque j’ai pris le verre soufflé et l’eau comme matière et moyen initiaux de ma sculpture, c’était mû par l’urgence du désir d’élever — et non pas ériger, le langage, les mots comptent beaucoup — élever la forme dans une énergie lumineuse contenue et continue, de la base au sommet. Faire surgir une présence en face, comme le font les Rodin ou plus encore Les corps ressuscités de Signorelli sur les fresques d’Orvieto. La recherche de cette verticalité sensible s’est poursuivie et développée avec d’autres moyens, d’autres expérimentations. À ce stade de mon travail, poser la question de la place libère et active une autre prise, une autre largesse spatiale. Elle m’amène à une nouvelle cohérence horizontale. Par exemple, l’espace et l’activité d’un sol sur lequel peuvent transparaître les formes et le dessin nerveux de la sculpture, Place blanche, ou alors reparaître le corps d’un visiteur devenu particulièrement sensible, Place noire.
Q : Brancusi a dit, dans un de ses célèbres aphorismes : «Regardez les sculptures jusqu’à ce que vous les voyiez». Quelle importance attachez-vous à «l’attention» ?
R : Je pense que l’intérêt d’une sculpture, de son geste aussi autonome et énigmatique soit-il, réside dans les échos, les sens qu’elle suscite, dans sa résonance.
Jamais tour d’ivoire, l’œuvre se place comme alter ego. Elle crée une situation parallèle et réflexive.
C’est aussi un de ses seuls privilèges. L’attention qu’une œuvre requiert est traversée de l’attention au monde qu’elle concentre de tout son état. L’attention est au centre de ma recherche. Que j’utilise l’eau, le dernier des matériaux précieux, le verre, paradoxal, serein et colérique, fragile mais reproductible ou le bitume et son agglomérat, noirs, couvrants et brisés mais revenant, mus par une autre émotion.
Q : La lumière a eu un rôle fondamental pour Brancusi, qui polissait ses bronzes jusqu’à détruire leur volume par l’éblouissement de leurs reflets. Quel rôle attribuez-vous à la transparence ?
R : Prenons d’abord l’exemple de Place blanche. C’est un ensemble de figures faites de lignes pleines en acier inox ou transparentes en verre, qui véhiculent avec continuité la lumière, de même le sol de verre en bris, en éclats brillants. Le regard le traverse dans la blancheur de son espace.
Le dessin de Place blanche transparaît de part en part. La lumière est portée par les matières. Les tensions, sur tout le parcours de la pièce, sollicitent l’attention de celui qui regarde, dans le temps du vis-à-vis. Plus encore, la reflection s’adresse à la réflexion. Il y a pour moi un tempo particulier de la sculpture, de son langage et de sa physique, qui passe étroitement par l’intelligence de la lumière mise en œuvre. Sombres patines de Donatello, facettes ciselées de Cellini, creux de Giacometti, intensité tonale de Brancusi. Sans doute est-ce Place noire qui éclaire et fait le plus transparaître.
Elle «socle» les corps sertis, les arbres, les bancs. Elle répand un fond. Elle est une place où la place de chacun réapparaît, resurgit à ciel ouvert. L’évidence de la présence, son geste, son pas viennent d’un changement de base, d’une modification de portée.
Q : L’œuvre de Brancusi est considérée généralement comme celle d’un artiste isolé, sauvage, qui a voulu la préserver entre les murs de son atelier. La confrontation avec l’autre, l’ouverture au monde, ont-elles un sens dans votre engagement de sculpteur ?
R : L’écart n’implique pas le retrait. L’économie de mon travail s’est construite et a évolué au cours des années, à partir du choix de mes voyages, de mes prises de distance : en Europe particulièrement, en Italie où j’ai vécu plusieurs années à Milan, puis à Rome où j’ai pu poser les termes de ma recherche; aujourd’hui en Turquie où je passe une part importante de l’année. J’y trouve d’autres lumières, d’autres moyens, d’autres savoir-faire. L’invention du passé y côtoie en continu l’innovation extrême. Les paysages, les modes de vie, les comportements, l’esprit des populations s’y expriment comme une matière vive. Cette générosité se déploie face aux dangers récurrents des tremblements de terre, face aux risques de guerre et à de graves crises déstabilisatrices. Alors la perception, l’écoute, l’échange sont partout actifs. Les positions ne se dissolvent pas dans le cynisme. Cette situation dépasse une question de frontières. Comment ne pas prendre conscience ici de la temporalité de façon exemplaire ? Comment ne pas intégrer et comprendre cette omniprésence des tensions qui traversent nos paysages, nos vies et nos corps maintenant ? Que faire quand tout peut se défaire violemment ? Qu’élever ? À quoi tient-on ? Quelle est son histoire ? Quel moyen utiliser ? Pourquoi ? Quelle valeur lui accorder ?
Pour Brancusi, sculpteur, il fallait venir à Paris. Aujourd’hui, je pense que l’expérience du déplacement concerne encore l’énergie sculpturale, son air et ses fondements métaphysiques. Elle implique la recherche d’un langage qui va à l’essentiel. Certainement cette expérience nécessite-t-elle de ne pas prendre la création comme un système opportuniste ; mais de l’envisager comme un langage constant et ouvert. Il se joue, là, une promesse de liberté, une réserve de colonnes de sens qui portent et supportent solidairement. Une intelligence formelle fluide et solide. Brancusi est exemplaire à ce titre.