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Dector - Dupuy
par Jérôme Sans

Extrait du catalogue de l’exposition Hardcore, Palais de Tokyo, Paris, 27 février - 18 mai 2003, p. 84-85

Depuis quand travaillez-vous ensemble?
Longtemps.Tellement longtemps que la période où chacun de nous travaillait sous son propre nom paraît, de loin, un simple moment préparatoire à notre travail en commun.

Pourquoi vous appelez-vous par vos noms?
Nous aurions pu penser à beaucoup d’autres choses : nous recouvrir d’un nom d’emprunt, d’une raison sociale, disparaître derrière un sigle, etc. Nous avons voulu laisser en retrait cette question de la signature. Nous avons préféré la simple juxtaposition de nos noms propres, sans rien qui indique de quoi est faite leur articulation. Et puis il y a quelque chose de curieux : mêmes intiales, mêmes prénoms, même nombre de lettres. Il y a dans nos deux noms comme une raison interne et ça nous plaît.

Comment définiriez-vous votre démarche?
Comme l’attention à des formes peu perceptibles de la réalité. Leur collecte. Des procédures de transformation qui peuvent avoir recours au jeu, à l’ironie, à la dérision. Essayer d’articuler à un moment donné deux réalités, celle de l’espace public et celle du lieu d’exposition. Redonner ce que nous avons pris, l’ayant rendu visible. C’est en conséquence un travail politique.

Dans quel sens?
Dans le sens de donner à penser des signes du vivre-ensemble. Faire ces gestes de déplacement, opérer ces transformations, c’est mettre en évidence sur un mode du sensible un certain regard possible sur la réalité. C’est, du même coup, contribuer à déconstruire un regard aliénant sur le monde. C’est celà qui est politique.

Vous considerez-vous comme des activistes?
En tout cas nous nous activons : on pourrait décrire cette action comme une entreprise de transport nous déplaçons des choses (des écritures, des bouts de verre, des animaux morts, etc.) et nous les replaçons ailleurs, là où elles prennent un autre sens. C’est un travail de dérangement. C’est un travail de fourmi, souterrain comme l’est parfois celui des militants mais sans implication partisane.

Pensez-vous que l’art soit efficace?
Vouloir l’utiliser comme un vecteur de transformation immédiate nous paraît très illusoire. Ce n’est pas sur le même plan qu’une activité politique, syndicale, journalistique, terroriste. Nous, ce que nous espérons faire, c’est donner corps à une position et ça finit par transformer l’appréhension du monde.

Peut-on être encore radical aujourd’hui?
Certains des slogans que nous manipulons ont une portée radicale. En ce sens nous les vivons par procuration. Il y a sans doute chez nous un désir de radicalité. Mais en ce qui concerne notre démarche, s’il y a encore une radicalité possible, nous la cherchons dans une résistance inscrite dans la durée, qui oppose le modeste au spectaculaire et le micro-politique aux généralités globalisantes.

Pourquoi depuis plus de quinze ans vous intéressez-vous aux slogans censurés (“caviardés”) que l’on retrouve sur les murs des villes et dont vous faites un recensement?
Le texte qui s’écrit sur les murs des villes est un aspect de cette réalité à laquelle nous sommes attentifs. Ce que certains ont écrit, d’autres ne veulent pas que ce soit lu : ils l’éffacent, ils le recouvrent, ils le raturent. Ces traces polémiques nous les appelons des caviardages. Nous regardons ces formes comme des dessins ou des peintures, en suspendant pour un temps l’intérêt pour le contenu des textes. Mais nous collectons également les écritures dont le sens est parfaitement lisible...

Que signifient pour vous ces inscriptions sur les murs des cités?
Ce sont parfois des cris. Des revendications. Des provocations. Mais pas seulement. Parfois ce sont des confidences, des petits secrets échangés. On peut sans doute dire : des façons d’exister. Le mur peut devenir le tableau où s’incrivent les nouvelles d’une micro-société. D’autres fois c’est un champ de bataille. Ou un territoire qu’il faut marquer. C’est toujours un corps qui a écrit. Il reste la trace d’une volonté de livrer quelque chose à l’espace de tous. Chaque texte a sa graphie, sa couleur. Chacun prend place dans un lieu particulier. Nous avons une espèce de tendresse pour ces écritures, indépendantes de leur contenu auquel nous sommes parfois violemment opposés.

Comment organisez-vous les slogans que vous collectez de par le monde?
Ils forment un grand texte, une compilation classée par ordre alphabéthique. Chaque nouvelle exposition est l’occasion de l’enrichir : des réactions à une nouvelle actualité ; des langues nouvelles. Dans ce corpus nous découpons, nous classons, nous organisons par des contraintes d’ordres divers. Nous avons mis en place un site internet, que nous sommes en train de réactiver, pour accueillir et démultiplier les collectes. Nous voulons mettre le plus souvent possible des photos en regard des textes pour montrer la forme propre à chaque inscription.

Jusqu’où allez-vous insister sur ces slogans?
Tant que le fait de les collecter et de les ramener dans des espaces culturels gardera pour nous du sens. La quasi-invisibilité de ces écritures s’apparente à une dénégation collective. En faire la matière d’une partie de notre travail reste pour nous très excitant. Mais nous ne travaillons pas uniquement avec cela.

Où se situent vos références?
Il est sûr que nous sommes traversés, saturés même, par les œuvres et la pensée des autres. Mais nous ne pourrions pas nous inscrire dans une filiation précise. Cependant, s’il y a une chose que nous ne voulons pas, c’est faire un travail qui porte sur l’art, un travail citationniste qui ne s’adresse, dans son principe, qu’à un milieu d’initiés.

Quels sont vos projets futurs?
Nous voulons restaurer, avec le collectif 12 de Mantes-la-Jolie, une voiture brûlée (pas pour qu’elle roule à nouveau, pour qu’elle soit présentable) et aussi produire un “catalogue de fruits et légumes du marché du Val-Fourré”.
Par ailleurs, avec l’aide de la Région des Pays de Loire nous allons chercher dans plusieurs villes des traces de conflits pour produire un travail sonore et visuel. Pour ce travail multimédia, nous collaborerons avec l’agence co-cli-co du Mans.