Galerie Hervé Bize 17-19 rue Gambetta 54000 Nancy France T 33 (0)383 301 731 - F 33 (0)383 301 717 Du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h
Jacques Charlier
par Cécilia Bezzan

Récemment mis à l’honneur par Jan Hoet au Marta Herford lors de Loss of Control (une exposition collective consacrée aux connexions entre l’oeuvre de Félicien Rops et la création contemporaine) ou encore aux Etablissements d’en face, à Bruxelles, avec la réinitialisation de Zone absolue (1969), Jacques Charlier (Liège, 1939), dédie sa récente exposition personnelle à Alphonse de Lamartine. Et il frappe fort, proposant un projet de réhabilitation du poète et Homme d’Etat. Au centre de grands rideaux de velours rouge, le portrait de l’écrivain, estampillé du message “Join us, Poetry is a good Job”, incite à rejoindre le cercle glorieux “des poètes disparus”, en reprenant une formule de l’Oncle Sam s’adressant aux futures recrues. Posées sur quelques étagères réparties çà et là dans l’espace, de nombreuses biographies sont la preuve infaillible de l’argument “Libérer Lamartine” (titre de l’exposition) s’inscrit parfaitement dans l’écrin de la galerie - ancien magasin de musique, le plus important de l’est de la France, tenu par la famille de luthiers Jacquot -, dont le plafond mouluré et le patchwork mural composé de fragments de peintures laissés apparents servent le versant dramaturgique de l’installation.
Sur d’autres étagères, plusieurs éditions rares - Oeuvres oratoires et écrits politiques -, des cours de littérature, des romans, les Voyages en Orient, les récits de l’histoire de la Révolution de 1848 et de la Restauration, rappellent les fonctions politiques de l’homme de lettres. Un enregistrement sonore diffuse la lecture par Charlier de quelques passages choisis pour leur valeur prospective: “tirades prémonitoires sur le siècle à venir, témoignant d’une ouverture sur l’Europe très en avance sur son temps”, par exemple.
Mais la déclaration liminaire de l’artiste inscrite en lettres blanches à l’entrée de l’exposition oppose avec humour la critique d’une société de l’oubli. En exergue, une phrase de l’humoriste Florence Foresti informe que “le secret de la longévité, c’est de durer le plus longtemps possible”. Culture de consommation rime avec ingratitude de l’oubli, tel que le rappelle le drapeau tricolore de la France républicaine pour lequel s’est battu Lamartine en 1848, s’opposant à l’adoption du drapeau rouge. Sans perdre l’insolence qui le caractérise, Charlier, amateur chevronné du rire à la Pierre Dac, renoue avec l’esprit des installations des années 1980-90. Sic transit gloria mundi met l’accent sur les soubresauts de l’histoire, qui, selon la nature des évènements, font et défont la réputation des hommes, dit-il.
Jacques Charlier représentera le projet off de la Belgique francophone à la prochaine Biennale de Venise - le régime communautaire linguistique prescrivant l’alternance par souci de parité - Cent sexes d’artistes, soit l’affichage dans les rues de Venise de caricatures de sexes d’artistes, de Marcel Duchamp à Vanessa Beecroft. À l’heure où ses lignes sont écrites, soit à peine trois mois avant l’ouverture de la Biennale, Charlier et son commissaire, Enrico Lunghi ( Mudam, Luxembourg), n’ont pas encore reçu le feu vert des plus hautes instances administratives de la Biennale.
So, wait and see.
Article publié dans Art Press numéro 356, Mai 2009 (page 82).


Jacques Charlier for connoisseurs, only
par Cécilia Bezzan

Récemment mis à l’honneur par la Communauté française de Belgique lors de cette dernière Biennale de Venise avec ses 100 sexes d’artistes, Jacques Charlier (Liège, 1939) flibustier acerbe développe une oeuvre au rire sophistiqué.
Refusé par le comité directeur de la Biennale de même que par la Ville de Venise s’agissant de son affichage public, le projet 100 sexes d’artistes curaté par Enrico Lunghi, directeur du Mudam (Luxembourg), prit cependant place dans la lagune. Un bateau loué pour l’occasion accueillait un dispositif presse de choc, qui ravit l’assemblée. Editée dans un petit catalogue, la centaine de sexes d’artistes joue à cache-cache. Seul un indice en guise d’intitulé renvoie aux détenteurs anonymes, parmi lesquels, on reconnait par exemple, le sexe en tirebouchon et tatoué de Wim Delvoye, celui tranché en suspension dans un aquarium de Damien Hirst ou encore celui de Kosuth représenté par une définition du dictionnaire. Il n’est d’ailleurs pas aisé de tous les identifier car pour apprécier la verve humoristique un tant soit peu caustique, encore faut-il bien connaître les carrières et les personnalités artistiques ciblées. En ce sens, le recueil se profile comme une excellente alternative aux manuels d’histoire de l’art contemporain.
Si la caricature se définit par une économie de moyens, tirant d’un attribut ou d’un argument l’essence du sujet, elle est surtout une manière de faire de l’esprit par le trait. Volontiers partisane, elle tend à rendre burlesque le sujet convoité l’exagérant, le chargeant “troppo ma non poco”. S’inscrivant dans la lignée d’illustres caricaturistes belges (Rops, Ochs) et internationaux comme Ad Reinhardt, Charlier a depuis longtemps privilégié la caricature comme mode d’expression. Rappelons que la pratique remonte à 1969 avec Les caricatures du monde de l’art (1969-1980) ironisant sur les particularités des acteurs de la scène artistique: Art & Language pour leur “bla-bla” harassant, Vito Acconci pour ses contorsions, Niele Toroni pour ses empreintes et plus proche de nous, feu Karel Geirlandt pour son allant et sa bonne humeur légendaire ou encore la regrettée Manette Repriels pour sa dévotion artistique. Charlier remit plusieurs fois le couvert, notamment en 1999 avec les Objets confidentiels, catalogue édité chez Yellow Now avec l’Association Art Promotion, dans lequel l’ensemble du monde de l’art belge en prenait (gentiment) pour son grade. Connu pour ses coups de gueule et sa plume frondeuse, Charlier fait savoir quand il n’est pas d’accord (cf. journal Le Soir, tracts, billets envoyés par emails): une manière salutaire et courageuse d’exprimer un peu de raison dans ce monde de consensus consternants.
Parallèlement, plusieurs bandes dessinées seront l’occasion de dépeindre le désir et l’avidité du marché de l’art, autre grand sujet de prédilection. La route de l’art (1982) raconte l’histoire d’un artiste, qui refuse de cautionner par sa signature la grève qu’il a entamée, tandis que Le vertige de l’art (1985) place l’intrigue au centre des relations entre la critique d’art caricaturée en fonctionnaire, l’expression, le style et le contenu, respectivement représentés par un dalmatien, un cochon et un clown en “serviteurs besogneux” de la Mode et du Marché, singés en dompteurs. La fin du récit se termine amèrement par la fameuse phrase que Charlier attribue à l’un de ses critiques fictionnels, Sergio Bonati: “On croit lutter pour l’art, on meurt pour son marché”. La dernière BD en date, La courbure de l’art (2009), récemment mise à l’honneur à Bozar expose le récit de la passion créatrice du sculpteur Bernar Venet sur fond d’intrigues télévisuelles.
Loin de se limiter à quelques caricatures, tout l’oeuvre de Charlier tend à ironiser sur l’histoire de l’art contemporain, mettant par exemple en scène le rituel des vernissages (Les photos de vernissages, 1974, récemment remontrées par la galerie Nadja Vilenne) ou moquant la course aux styles ( Plinthures 1978 - 1981) plaisantant sur la trans-avant-garde internationale. La causticité et le regard acerbe furent aussi à l’oeuvre de manière ambigüe avec la remarquable exposition “Libérer Lamartine” (2009), un dispositif entièrement consacré au poète et homme d’Etat français à la galerie Hervé Bize. Sans perdre l’insolence qui le caractérise, Charlier, amateur du rire à la Pierre Dac, y proposait un projet dramaturgique, où au centre de grands rideaux de velours rouge, le portrait de l’écrivain, estampillé du message “Join us, Poetry is a good Job”, incitait à rejoindre le cercle glorieux “des poètes disparus” à l’instar de l’Oncle Sam s’adressant aux futures recrues. Tout un programme.
Article publié dans L’art même, Chronique des Arts plastiques de la communauté française de Belgique, 3ème trimestre 2009.


Jacques Charlier
par Paul Ardenne

Cette rétrospective est une initiative opportune puisque la dernière des grandes expositions consacrées à Jacques Charlier date en effet de… 1983. Complète, envisageant l'œuvre dans toutes ses dimensions, elle permet au spectateur de prendre la mesure d'un parcours hors norme, sans réel équivalent dans le champ des arts plastiques.
Autodidacte tôt baigné dans un cénacle artistique liégeois réputé pour goûter la parodie (celui, entre autres, d'un Jacques Lizène), proche bientôt de Marcel Broodthaers, Jacques Charlier ne saurait être associé à un courant particulier. Héritier de Fluxus par son goût de la blague, de l'œuvre insolite et du spontanéisme, il est aussi le compagnon, à son heure, de l'art conceptuel, dont il fréquente assidûment les membres comme les œuvres durant les années 60.
Souvent prêt de faire penser à Magritte ou à Delvaux par ses dérapages vers l'imaginaire, l'œuvre de Charlier s'ouvre encore sur le land art ou le réalisme, de manière caustique il est vrai. Tous les supports sont exploités : la peinture comme l'installation, la photographie comme la bande dessinée, la musique comme l'intervention en milieu urbain. Loin de devoir à l'indécision, ce florilège de pratiques et de formes trouve raison d'être et unité dans la dérision et l'humour. Puisque le rire, comme disait Rabelais, est le propre de l'homme, il n'est pas indécent de rire de tout, de faire même de son art une esthétique du rire.
Humoriste, Jacques Charlier l'est de manière impénitente. Envers le monde de l'art surtout, un univers où abondent proclamations sacralisées, rêves de beauté et désirs obsédants de distinction, et que Charlier n'aura de cesse de parcourir en éternel gamin. L'art objectif, dans les annes 60, se gargarise-t-il des séries de paysages photographiés par les Becher ou Ed Ruscha ? Charlier leur oppose les vues de paysages belges tirées des archives du service technique d'aménagement local où il travaille alors, autrement "objectives".
Se presse-t-on en masse aux vernissages ? Ces derniers intéressent plus Charlier que l'art lui-même, ce que montrent les reportages qu'il consacre dans les années 70 à ces sommets de mondanité. S'il goûte et revendique aussi la régression, à l'instar d'un Gasiorowski, Charlier s'en distingue toutefois par son goût de la contradiction systématique. Une manifestation anti-atomique où on défile avec pancartes et revendications ? Charlier la parcourt armé d'une banderole transparente.
Jan Hoet, en 1986, organise-t-il à Gand, chez l'habitant, une exposition basée sur le principe de la "chambre d'ami" ? Charlier en réalise l'exact envers, une Chambre d'ennemi où vous attend une femme dompteur à l'air menaçant. peut-être se rappelle-t-on qu'Andy Warhol, de passage à Bruxelles, avait souhaité y être présenté au chanteur "psychédélique" Plastic Bertrand. De cette rencontre au sommet, on pouvait espérer que le pape du pop art ferait la matière d'un de ses fameux portraits sérigraphiés consacrés à la jet set internationale. Ce ne fut pas le cas. Qu'à cela ne tienne : Charlier, par défaut, prend en charge la réalisation d'un portait de Plastic Bertrand plus warholien que nature.
En plus d'être caméléon, l'artiste est aussi bon prince, il ouvrage de bon gré le manteau rapiécé et troué de l'histoire de l'art, y ajoute des paragraphes manquants ou, de son propre avis, pas assez développés. Cette disposition à aider l'art, à l'accoucher sans restriction voire à réécrire son histoire conduira plusieurs fois l'artiste à en passer par la fiction et le montage à fins d'affabulation, une invention de situations artistiques moins incongrue que signifiante. On connaît le peintre Elstir, cette créature que Proust fait entrer en scène à la fin de A l'ombre des jeunes filles en fleur, hybridation de Eugène Boudin, de Claude Monet et de Jacques-Emile Blanche. Intrigué par le personnage, Charlier décide de confectionner pour ce peintre de papier une œuvre en propre, une fois encore plus vraie que nature. Vues de la Manche dans le style impressionniste (la Mer à Balbec), nature morte évoquant Cézanne (Les radis), un portrait de Raymond Roussel, écrivain que Elstir aurait compté parmi ses amis : la greffe prend sans difficulté, invitant le spectateur à une réflexion sur les vertus bénéfiques du plagiat inspiré. Copier, en la circonstance, ce n'est pas réduire mais accroître, ce n'est pas avouer un manque d'imagination mais, à l'inverse, faire preuve d'initiative, de novation, d'intelligence. Autre proposition de fiction à laquelle feraient bien de s'intéresser les historiens de l'art contemporain, ne serait-ce que pour remettre Jacques Charlier à la place qu'il mérite dans le vaste courant simulationniste des années 80 : la fameuse collection Sergio Bonati, montrée en 1988, se présente comme un ensemble de tableaux dus à quinze artistes de toutes pièces inventés par l'artiste suite à la récupération d'un lot d'encadrements (précision utile : les peintures sont conçues en fonction des cadres et non l'inverse, comme il est d'usage).
Récurrente chez Jacques Charlier, cette propension à se jouer de l'héritage comme à combler les vides est sans conteste un des fils blancs de l'œuvre, œuvre obstinée comme l'on devine à faire pièce à l'aliénation culturelle. On y verra aussi une disposition toute postmoderne à l'exploitation sans vergogne des répertoires acquis. Ce qui frappe en effet chez Charlier, c'est cette manière de création bien à lui, absolument parasitaire, pompant dans le fonds commun, faisant de façon imparable son bien d'une appropriation, détachée pour finir du concept d'invention. Plutôt que de hurler à la facilité, on voudra bien déceler là une forme d'hommage, celui, toujours ambigu, du bouffon envers son monarque, en plus d'une attitude pas loin de valoriser un art d'accompagnement. Rien de méprisable, au demeurant. L'accompagnateur n'est pas seulement celui qui fait le parcours en suivant le guide. Il est aussi celui qui voit tout, entend tout, dont la position même permet le commentaire autant que le jugement.

Ce texte a été publié dans Art Press à l'issue de l'exposition Art forever au Casino Luxembourg (23 octobre 1999 - 16 janvier 2000).