Galerie Hervé Bize 17-19 rue Gambetta 54000 Nancy France T 33 (0)383 301 731 - F 33 (0)383 301 717 Du mardi au vendredi de 14h à 18h et sur RDV Le samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h
Entretien entre Etienne Bossut et Hervé Bize

Hervé Bize : Le premier moulage est apparu comment ?
Etienne Bossut : Dans les années soixante-dix, étant établi comme artisan et fabriquant pour l’industrie des éléments en polyester, je cherchais à créer du mobilier en plastique.
Un jour devant un vieux fauteuil club en cuir marron, j’eus l’idée simplement de le mouler et d’en faire un tirage tout neuf, rouge vif, le résultat fut assez excitant, j’en vendis plusieurs paires.
Ensuite, j’ai appliqué ce processus à d’autres objets familiers : valises, bottes, bouteilles de gaz, pneus, bidons, ainsi qu’une toile et j’ai présenté mes sculptures à la Maison de la Culture de Saint-Etienne (Canada Dry, 1979), invité par Didier Semin.
A noter que pour la toile, je me suis servi d’une nature morte peinte aux Beaux-Arts quelques années avant, retournée pour avoir la toile vierge, puis moulée et donc tranformée en bas-relief “monochrome” blanc, jaune, bleu, etc.

H.B. : Comme l’a écrit Christian Bernard, votre travail a fait “entrer le ready-made dans l’ère de sa reproductibilité technique” (1) ; que pensez-vous de cette définition ?
E.B. : Christian Bernard souligne ce qui peut sembler paradoxal dans mon travail, ce qui paraît trouble entre modèle et copie, objet unique ou de série, peinture ou sculpture, tout fait ou à faire… Mais moi, je n’ai aucune hésitation, je fais de la sculpture d’une manière hyper classique (moulage), simplement mon travail est confronté à une époque (la mienne) et la matière plastique que j’ai vraiment vu arriver tout au long de mon enfance — je suis né en 1946 — m’enchante (comme le styrène).
Bien sûr à cette fameuse “ère de la reproductibilité technique”, il peut sembler curieux de s’échiner à refabriquer à la main des objets, eux-mêmes manufacturés, personnellement je ne trouve pas ça plus idiot que de peindre un bouquet de fleurs.
Si la difficulté technique ou la somme de labeur nécessaire à l’obtention d’une œuvre d’art n’ont absolument aucune importance, j’avoue que j’aime passer mon temps dans mon atelier ; de toute façon, je ne vais plus à la pêche et je ne joue pas au golf.

H.B. : Ma Cabane, sculpture constituée de vingt-sept éléments, est en quelque sorte une œuvre-rétrospective que vous avez réalisée en 1997 ? Que souhaitiez-vous induire en y rassemblant des éléments qui jalonnaient jusqu’alors votre travail ?
E.B. : Après une vingtaine d’années de moulages divers, j’ai beaucoup de moules stockés dans mon grenier, un peu comme des souvenirs.
Si un moulage raconte un objet (le monochrome que je continue de mouler depuis 1980, mais avec des couleurs différentes, garde fidèlement les plis et même le poil de pinceau égaré sur la toile lors de la première opération), j’ai voulu prendre un peu de recul et raconter une période de ma vie d’artiste, Ma Cabane étant un peu mon histoire c’est surtout à conjuguer à d’autres personnes : ton histoire, son histoire.
Cela peut être aussi une sorte d’inventaire des objets ayant accompagnés la vie de quelqu’un.
Il fallait quelque chose qui rassemble tous ces éléments hétéroclites, ce fut la couleur, un beau rouge de peintre, dénommé “rouge coquelicot”.
C’est aussi une manière astucieuse de faire une nouvelle soupe avec de vieilles marmites.

H.B. : Justement comme vous parlez de ce rouge coquelicot, comment considérez-vous le rôle de la couleur, en l’occurrence monochrome, à l’intérieur de votre travail ?
E.T. : Je crois bien qu’il y a quelque chose d’essentiel qui se dessine dans mon travail avec l’intérêt que je trouve dans la recherche des couleurs, car la question du moulage lui-même ne pose plus de problème, comme on dit “cela va de soi”, par contre le mélange des gelcoat pour obtenir une couleur qui n’apparaît vraiment qu’au démoulage, un peu comme la technique du fixé sous verre, c’est vraiment excitant, ajoutez à cela que tout le travail de moulage se faisant au pinceau, je pense de temps en temps qu’étant résolument dans le domaine classique de la sculpture, je me sens aussi très très proche de la peinture (figurative bien sûr).

H.B. : L’une de vos toutes dernières œuvres s’intitule New…. Il s’agit d’un moulage de la New Beetle de Volkswagen. C’est votre voiture actuelle ? Plus sérieusement, dites-nous ce qui vous a amené à élire cet objet ? D’autre part, à un moment où l’on parle beaucoup de droit à l’image, aussi bien pour les marques que pour les personnes, n’avez-vous rencontré aucun problème avec la firme allemande, à l’instar par exemple de Claude Closky qui a connu quelques démêlés avec une des marques de cosmétiques dont il avait détourné une publicité ?
E.B. : J’ai toujours aimé les voitures et spécialement les coccinelles, j’en ai moulé plusieurs fois des éléments : Los Angeles (1985), Série noire (1990), Ma Cabane (1997), donc logiquement lors de la succession, je me suis intéressé au nouveau modèle.
La présentation de la coque vide, couchée sur le côté, fait référence au jouet abandonné dans la chambre d’enfant, c’est empreint de nostalgie tout comme la New Beetle par rapport au modèle tant aimé.
Dans une voiture on regarde le monde depuis l’intérieur, à travers le pare-brise et les autres ouvertures, ici, de la manière dont je la place, en bout de salle, on en fait le tour, pour identifier le modèle, et l’on regarde le monde, en l’occurrence la salle d’exposition, depuis l’extérieur du véhicule, ce retournement me plaît beaucoup car il colle parfaitement à la technique du moulage qui inverse les choses (le moule est en négatif) avant de les remettre dans l’ordre (le tirage est à l’identique).
J’ai moulé toutes sortes d’objets plus ou moins anciens (par exemple, la cabane Faure date de juste après la guerre, le réfrigérateur dépassé c’était le mien). Avec New…, j’ai voulu quelque chose de très récent, j’ai donc réalisé le moulage en juillet 1998 sur un modèle américain prêté par un ami et j’ai pu présenter ma sculpture au Mamco à Genève en février 1999, exactement en même temps que sa commercialisation en Europe (2).
Quant au problème du droit à l’image et de ma relation avec Volkswagen, je pense que la production artistique est immanquablement en prise directe avec la société (de consommation pour ce qui concerne mon travail).
Les publicitaires de cette firme l’ont d’ailleurs bien compris en imaginant le changement radical dans la production du peintre qui vient juste de “s’acheter une Golf”.
De toute façon, je n’imagine pas qu’il soit dommageable de faire rentrer ne serait-ce que l’image d’un produit dans un musée, j’aurais même tendance à penser le contraire.

H.B. : En copiant et en dupliquant vos modèles, parfois à l’intérieur de la même pièce, vous mettez à mal le principe d’unicité (la notion de chef-d’œuvre à laquelle beaucoup de spectateurs nostalgiques restent attachés) et même si le fétichisme qui accompagne souvent la pièce unique est ainsi rompu, il peut revenir par le fait que les objets industriels ont également une aura, vos commentaires le montrent bien il me semble. D’autre part, votre pratique reste “artisanale”, la notion de faire y est très présente, loin du principe purement électif du ready-made de Duchamp… Qu’en dites-vous ?
E.B. : Nous sommes de plus en plus nombreux, la consommation est dite de masse et la production d’objets est devenue de série, surtout avec le plastique : “Et pétrole et charbon s’en allaient en fumée quand le chimiste vint qui eut l’heureuse idée de rendre ces nuées solides et d’en faire d’innombrables objets au but utilitaire” (3).
C’est mon époque, je m’y sens bien et par rapport à l’œuvre d’art, il me semble que Warhol a démontré (avec brio) que la série, la répétition peuvent être l’essence même du chef-d’œuvre.
J’aime entendre dire que, dans mon travail plastique, la notion du faire est très présente (comprend qui peut).

Propos recueillis par Hervé Bize les 15, 16, 17, 20 et 21 décembre 1999.

(1) Christian Bernard, Les trompes-Leurres d’Etienne Bossut, "Galeries Magazine" n°30, avril-mai 1989, p.74-75. Bien évidemment, Christian Bernard fait ici écho à l’essai de Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique.
(2) Musée d’art moderne et contemporain de Genève, d’ailleurs dirigé par Christian Bernard.
(3) Raymond Queneau, in Le chant du styrène.