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Marko Lehanka , le sens des possibles
par Céline Flécheux

Etre en résidence à Saint-Nazaire, au bord de la mer, parmi ceux qui ont économisé pour séjourner là pendant leur été, pourquoi pas ? Ces vacanciers ont décidé de bien en profiter : se prélasser en maillot et en sandales sous les parasols, avant d’aller rejoindre leur location, de préparer le bain pour les enfants et les cacahuètes pour le rosé. Quelle tête ont-ils ? Quel âge ? Quelle couleur de tongs et de bouée ? Tout cela pourrait prendre des allures de critique sociologique des congés payés qui renverrait les classes populaires à une vulgarité que le comique des Deschamps aime à caricaturer.
Or, il existe une manière pas sérieuse de se mettre à l’eau qui emprunte à tous ces référents populaires leur fond comique et qui ne cherche ni à démontrer quoi que ce soit, ni à faire ses preuves. Cette manière simple et directe, c’est Marko Lehanka qui, dans la lignée des "Vacances de Monsieur Hulot" de Tati, nous la livre avec ses petits défauts de langage imprimés sur des tee-shirts.
Cet artiste allemand nous dit dans cette langue approximative apprise par le touriste étranger qu’il "aime beaucoup l’art qu’il fait ", au point qu’ il ne s’explique toujours pas pourquoi il ne cesse de s’améliorer … La gaucherie, la maladresse, le bricolage incertain, la dérision d’un humour et d’une inconscience qui déconcertent au premier abord, tous ces éléments ont été relevés comme faisant partie de l’univers de Marko Lehanka. Effectivement, la petite faute de langue reste reine des idiomes imprimés, mais quelle maîtrise dans la maladresse de ces tournures !
Il sait tirer l’écho poétique de la faute de temps, de préposition ou d’adverbe, de tous ces signes par lesquels on reconnaît un usage mineur de la langue courante, celui de l’étranger qui vous montre votre propre langue depuis un autre territoire en la disposant selon une syntaxe que vous n’auriez pu imaginer.
Certaines des pièces réalisées par Marko Lehanka à Saint-Nazaire rejoignent une ancienne croyance qui voyait dans la mer un funeste signe du déluge et dans les falaises le reste d’anéantissement de la planète par un raz-de-marée géant. Un monde où des éléments naturels et construits proliféreraient comme jaillissant les uns des autres, où des socles de bois feraient virevolter de fragiles barques desquelles se détacheraient une rame jaune et une ancre marine un peu trop courte. Un monde où sous les maisons coulerait une cascade d’eau, transformant la terre en réceptacle de poubelle et la maison en décor jonché sur une falaise. D’une taille domestique à une dimension cosmique, le mélange des échelles dans "Cliff-House" fait tout autant songer à une fontaine qu’une grande chute d’eau. Un autre jeu sur les échelles consiste à les emboîter : dans "TV-House", une sorte cabine de plage abrite une banquette face à laquelle est diffusée une vidéo dans une ambiance sonore country. L’aventure sur le rivage peut commencer : deux personnages grimpent dans un esquif, rames en main, prêts à remonter l’océan à la seule force de leurs bras. Il ne manquerait plus que leur embarcation se replie sur eux, et les plagistes y verraient alors un bec de monstre géant prêt à foncer sur eux, comme la mésaventure de Monsieur Hulot lors de ses vacances qui se déroulaient d’ailleurs non loin de Saint-Nazaire. Chez Marko Lehanka, avec cette construction incongrue d’une barque bondissant d’une mer de palettes, toute rame et ancre dehors, le monde est soit élargi soit rétréci. Avec des éléments à échelle un, il devient pourtant immense comme un monument ou minuscule comme une coquille de noix. Il en va ainsi de "TV-House" : l’infini se trouve contenu dans le minuscule. De la cabane à la banquette sur laquelle on regarde des personnages qui remontent à la rame vers l’horizon, c’est la coquille qui porte vers le plus lointain, jusqu’à ce qu’elle se renverse et que les rires éclatent…
Délire, fiction ou expérimentation ? Marko Lehanka confronte le réel avec ce qu’il aurait aussi bien pu être. Musil, dans "L’homme sans qualité", distingue deux sortes d’hommes : celui qui croit au réel, et celui qui expérimente le possible. Le premier regarde ce qui est, doit être et sera, tandis que le
second considère ce qui pourrait ou devrait se produire. Pour le premier, la réalité se vérifie par une certaine dose de tangible ; pour le second, elle ne fait que contenir en puissance toutes les autres possibilités qu’on pourrait se prendre à imaginer. Pourquoi refaire une barque, détourner une poubelle en bassin d’eau, ou encore élever des colonnes qui parodient nos monuments ?
Parce qu’il se pourrait qu’il n’accorde pas plus d’importance à ce qui est qu’à ce qui pourrait être autrement. De ce sens du possible émerge une volonté de bâtir avec ce qui tombe simplement sous la main. Il traite simplement la réalité comme une tâche et une invention perpétuelle ; ce qui peut consister à faire tomber les objets du quotidien dans une fontaine de jouvence, d’où ils ressortent parés pour de nouvelles dispositions et combinaisons.
Après tout, le monde n’est pas si vieux, on peut bien s’amuser à le réinventer selon ses doubles poétiques.

Ce texte a été publié dans le catalogue Schipperm Schaltern wie vom Sinnen, paru en 2001 à l’occasion de la FIAC.